Notes pour un future suicide (lettre au fils)

Pour mon père et mon frère, réconciliés par la mort.

Je t’écris depuis la chambre de l’hôpital où j’attends la mort. Ici, on apprends a vivre et a mourir. L’angoisse, le désespoir ou le fatalisme résigné saisissent ceux qui savent que la fin amoindrit la grandeur qui semblent avoir les choses humaines. Je me demande si valait la peine lutter, espérer et souffrir ; est-ce la vie une chose réelle ou une étrange fiction créée par nous mêmes ? Une nuit, je recevrais ce souffle glacé qui arrête le cœur et paralyse les sens. Je n’entendrais plus le grincement du brancard qui glisse le long des couloirs avec un malade vers le bloc opératoire ; ni les sonneries comme des cigales qui appellent les infirmières dans la nuit, ni le doux tintement des cloches de l’église proche, le rire des enfants de l’école en face, ou le crissement des voitures qui créent un écho dramatique dans le silence de l’aube, ni les lamentations désespérées des malades. Je ne saurais non plus leurs joies et leurs espérances. Tout aura cessé d’exister sans moi. A cette heure-ci, il n’y a plus lieu pour la simulation ni les justifications. Chacun est comme il est, comme il a été. C’est tout.RAFAEL-NARBONA-1

Toi, mon fils, tu as été pour moi quelqu’un de très cher. Quelqu’un sur qui j’ai déposé ma foi tourmentée. Lorsque je rentrais à la maison, j’espérais ton sourire, ta joie pure et ingénue quand tu m’accueillais, tes mots affectueux et nobles. Jusque ce qu’un jour, contre toutes mes attentes, tout s’est effondré. Possiblement tu diras, tu penseras, convaincu, que c’était de ma faute, que je n’ai pas su te tendre ma main, que je n’ai rien fait pour te comprendre et arriver à une entente avec toi. Ce qui es grave, c’est que chacun a ses raisons dans le drame humain. On se trompe tous, parce que c’est facile d’errer dans ce monde passionné et véhément ; mais je t’assure que, j’ai pour toi un amour désintéressé et que je m’inquiète de savoir que, tôt ou tard, tu devras affronter un monde cruel. Toujours, je t’ai vu et considéré comme à un être sans défenses, qui a besoin de protection. Cette impression, au fond, je l’ai toujours. Aujourd’hui, tu es un homme et je pressens que, au plus profond de toi même, il y a toujours un trésor de sentiments que tu persistes à étouffer, avec un semblant d’indifférence.

Tu m’as jugé comme a un père froid, égoïste, mais j’ai essayé de te donner le meilleur de moi-même. Maintenant que ma fin approche, les justifications et les regrets ne servent à rien. Je sens l’approche de la mort et tout me semble petit, insignifiant, sans aucune valeur. Tout me paraît risible jusqu’un certain point, ridicule, superflu. J’ai réussi ce que j’ambitionnais lorsque ceci n’avait plus d’importance. J’arrive en retard partout, même à ma propre mort. Tout me paraît triste, désespérément triste. Maintenant, je n’ai plus que de la nostalgie toi. De ce qu’aurais pu être une amitié profonde. Il ne le fût pas. Un grand mur d’incompréhensions et de silences nous éloigna, et fit de nous des étrangers. Pour d’autres hommes, l’annonce d’un fils est une joie dans l’espoir. Pas pour moi. Je pensais, et continue de penser que, amener un fils au monde, c’est comme jeter un fauve à des bêtes affamées. Je n’ai jamais pu alléger la responsabilité de mes actes. Je dois t’avouer que, pendant que tu n’a pas eu quelques mois, je ne t’ai pas considéré comme à un fils, quelqu’un lié à moi-même, aux battements de mon sang. Depuis, j’ai ressenti douloureusement chaque séparation.

Lorsque tu étais déjà un homme, je t’ai accompagné souvent dans les aéroports et les gares. Une fois, tu m’as dit :

  • on n’a pas eu de chance. Il y a eu toujours quelque chose qui s’est interposé entre nous.

Après, tu m’as donné la main et tes yeux d’enfant triste et intelligent firent un terrible effort pour contenir les larmes.

  • Au revoir.

  • Pour quoi autant de solennité? – ai-je demandé- Tes mots ressemblent à un adieu.

  • Entre nous, elles le paraissent toujours.

Suis parti avec le cœur serré. Affectivement, j’ai toujours été très vulnérable.

Je ne suis pas un homme faible, mais la souffrance d’autrui m’abat. Et mon fils, Juan Luis, ne m’a semblé jamais heureux. Il es toujours suivi d’une ombre de malheur. Jamais je ne pourrais me pardonner mon impuissance pour enlever cette ombre et qu’il réussisse à affronter la vie avec foi et espérance. C’est surprenant la petitesse de la misère humaine. Les fourmis s’affairent comme les hommes, dans un monde minuscule. A chaque fois que j’observe cette lutte infatigable pour se détruire les uns aux autres, je repense à ces petites et féroces fourmis. Je les ai vus se battre cruellement, et même, coupées en deux, se retourner et attaquer jusque périr. Aucune ne réagissait.

Les autres, étrangères au combat, indifférentes au drame de vivre au mourir, continuaient leur chemin, dans d’interminables queues, tenaces, têtues, disciplinées, égoïstes, misérables. Parfois, j’ai failli écraser des centaines avec la semelle de ma chaussure. Au fond, je ressentais dégoût, déception. Parce que l’instinct d’annihiler les autres et continuer vers l’avant, est une pulsion humaine, férocement humaine. Depuis Paris, tu m’as écris une lettre où tu affirmais que je ne signifiais rien pour toi. «  pense que je suis mort, Paris est une ville avec des, millions de morts. Je suis mort. Mort pour toi. Jamais nous n’avons approfondi notre relation, jamais nous n’avons su l’un de l’autre. C’est pour quoi nous ne nous aimons pas. J’en doute que j’arrive à être heureux. Parfois je suis si désespéré que je voudrais retourner au ventre de ma mère. Naître à l’envers. Parfois je te hais de m’avoir amené au monde. Tu m’as ouvert une porte que je ne souhaitais pas traverser ».

L’inadaptation au monde t’a empêché d’avancer, de faire quelque chose qui t’avantage, et je ne parle pas là du travail ou du succès. Je parle des buts personnels, de tes souhaits. Tu commençais à écrire et jamais tu n’y étais satisfait. Toujours tu déchirais les pages qui s’étaient créées en une nuit d’insomnie. Tu as fais la même chose de tes dessins et tes photographies, malgré les mots encourageantes d’un photographe consacré qui loua ton ambition et ta dextérité. L’insatisfaction te anéantissait. Je te comprenais parce qu’il m’était arrivée la même chose, mais au moins, j’avais indulté quelques pages et publié quelque livres. Ton mal-être était un mélange d’indifférence et d’ennui ; comme une sous-estimation de la vie et de l’effort humain, un acharnement que, si on l’analyse, rarement vaut la peine.

Je ne pouvais pas te blâmer ni trop t’exiger. Se répétait en toi, l’identique inadaptation au milieu qui me déstabilisa et dont j’ai souffert face à une incompréhension fermée et hostile. A ton âge j’étais pareil : rebelle, insatisfait, introverti,méprisant.. Je ne pouvais pas pour autant te censurer ;

Je ne pouvais que attendre ; il ne me restait qu’espérer mais, espérer quoi ? Tu avais jeté l’éponge et ne t’intéressais a rien. On aurais dit que tu souhaitais fermer cette porte que tu haïssais tant, la porte que je t’avais ouvert sans le vouloir. J’héritai la rébellion de mon père, qui perdit ses privilèges pour rester fidèle a ses principes. Tu le sais, il était magistrat, un juge qui demanda l’abolition de la peine de mort, lors que personne ne questionnait son application. Il riait lors que je ne voulait pas étudier et passait les heures en train de lire à Baroja, Valle-Inclan y Dostoievski. Il regardait les livres d’école et commentais : « Ceci est le tombeau du savoir. Ici, il n’y a que des mensonges ou des demi-vérités. Continue comme ça, même si tu ne réussis aucune matière ». Ton grand-père mourut fier d’avoir refusé de signer les sentences exigées par les militaires luttant contre la République. Ceci lui coûta le poste et mis sa vie en péril. Il passa ses dernières années dans la misère, et se consolait avec les livres de Baroja, Valle-Inclan et Dostoievski. Ton grand-père est le premier maillon de la chaîne. Je n’ai jamais pu renoncer a ma rébellion, à mon amour de la liberté et à ma préférence pour les humbles. Depuis Londres, tu m’as écris : « J’appartiens a cette famille nomade et universel qui peuple le monde : les indifférents. Je continue de croire que je me trouve en marge de tout. Je ne sais pas réellement où commence et où finit ma doute. Je suis toujours en train de me chercher ». J’ai écris à ton âge quelque chose qu’y ressemble. Le pire c’est que je pourrais encore l’écrire. J’ai passé ma vie à essayer de me trouver moi même ; à essayer de me trouver à travers les autres. La vie est une recherche incessante des uns et des autres. C’était en vain. Un effort inutile. J’ai toujours fini par retourner à la solitude, qui est l’état naturel de l’homme. Parfois, cette solitude nous fortifie. Mais souvent, elle nous dilue, peut-être parce que avec elle nous revivons le passé, en le regrettant avec une excessive nostalgie. N’importe qu’elle ait été amère, parce que ce que nous regrettons, c’est la vie qui nous échappe de mains. La vie est pleine de souvenirs, d’évocations, plus ou moins tristes ou joyeuses. Des choses frustrées ou pas qui se sont allées, laissant derrière nous un cercle d’angoisse. Le plus grave c’est quand nous ne savons pas pour quoi on a de la peine, au fond, c’est la douleur d’un ensemble de choses : de nos échecs, de ce qu’on a rêvé, de ce qu’on a cru ou espéré en vain. J’ai été et suis un homme avec un brouillard en soi. Un brouillard qu’avec les années est devenu plus épaisse, plus dense. J’ai vécu dans ce brouillard. Maintenant je regarde en arrière et tout ce qui te concerne -mes sursauts, mon anxiété, ma tendresse- je le regarde à travers d’une nébuleuse, sans cette clarté qui nous amène à comprendre ce que nous ne comprenons pas : ton attitude, ton détachement, ton mépris. Jamais ils ne m’ont offensé, ils m’ont toujours fait du mal. Je croyais avoir bien agi avec toi. Peut être que je me suis trompé, parce que les êtres humains avons une perception inexacte de nous mêmes. J’ai essayé d’être un bon père, mais c’est le résultat qui compte, pas les intentions. Une fois, tu m’as dit que, dès que tu le pourrais, tu te débarrasserais de mon nom. Depuis Londres, tu m’as envoyé beaucoup de lettres : « ici, les gens pensent que je suis anglais. Mes yeux clairs, ma taille et l’anglais appris au Collège Britannique portent à confusion. Parfois je me tais, ne dis rien, mais si je dis que je suis espagnol, les filles font d’avantage attention à moi. Les universitaires me demandent si je suis un exilé politique. Je mens en disant oui. Ceci attire leur intérêt. J’ai même dit que j’ai passé un temps dans la prison de Carabanchel, accusé de militer au Parti Communiste. Ce récit émeut les filles qui dorment avec un portrait de El Ché sur leur tête de lit. J’ai couché avec de nombreuses femmes et ceci ne m’a pas rendu plus heureux ; c’était triste, sans tendresse. A chaque fois que tu plonges dans le corps d’une femme que tu ne connais que à peine, tu sens que tu approches de quelque chose qui n’arrive jamais. C’est comme poursuivre une ombre. Toujours elle s’échappe de tes mains. J’avoue que je perds la foi en l’homme ; je ne peux croire en rien, je suis plein de doutes, je me trouve isolé entre intellectuels, artistes et cuisiniers. Tu sais que je lave des assiettes pour subsister. Parfois, je trouve ceci la seule chose digne dans ma vie. On m’a dit que parfois on me parle me je ne réponds pas. Ce n’est pas que je sois malpoli, mais à cause de la fatigue, mais parce que je suis soucieux de ce qui m’attends. Parfois, je déambule au hazard, sans me rappeler le pourquoi de cette promenade. Je suis en train de perdre la mémoire immédiate et je n’ai que 24 ans. Mon chemin est un chemin plein de doutes, où tu avances un peu pour reculer toujours ; et toujours seul. Dans ces moments-là, la mort m’intéresse plus que la vie. Au moins, pour le moment je pense comme ça ».

Tu finissais la lettre , en m’accusant d’être égocentrique, égoïste, froid, narcissique et complaisant. «  Jamais tu ne t’est intéresse à moi. Ma souffrance ne t’as jamais inquiété. Parfois tu me ridiculises, plaidant que je joues à être protagoniste d’un roman. Je ne peux pas éviter ressentir de la haine, de la rage, de la frustration. Je renonce à ce que tu me comprennes. Je n’attends plus rien de toi. Le besoin de me justifier proteste contre toutes ces accusations. Je pense qu’elles sont injustes et non mérités. Je me fâche et me demande comment j’ai pu croire ces choses. Je ne suis pas comme cela, au moins je le crois. Peut-être suis-je comme-ça et je ne m’en rends pas compte. J’ai du mal à le croire, c’est pas impossible ».

Dans une autre lettre tu me disais : « Le souvenir que je garde de toi, est celui d’un ascète enfermé dans sa cellule, étranger à la souffrance de ceux qui t’entourent. Tu t’enfermais dans ton bureau pour travailler, toujours lointain, toujours pensif. On aurais dit que c’était la seul chose qui t’importait. Moi, je me sentais insignifiant, une entrave dans ta routine. Ce qui est triste, c’est de savoir que malgré tout, rien ne revient ; que le présent est fait d’oubli, que toi et moi mourrons tragiquement opposés. Il y a en toi quelque chose que je n’accepte pas : le manque de clarté ». Certaines observations, étrangères à soi même, nous amènent à la perplexité. Ou je me connais mal et mon « étanchéité » fait que je paraisse un autre (ce que j’en déduit par tes paroles) ou je suis réellement comme tu me décris, chose qui me déroute. J’ai toujours essayé d’être clair. J’ai toujours fuit l’ambiguïté, l’hypocrisie, les demis-mesures. J’ai toujours détesté la fausseté, la méprise, la peur de s’engager, mais toi, tu me vois d’une autre façon. Une doute m’assaillis : sommes nous différents avec les gens qu’on aime ?

Cela fait des années que je ne te vois plus. Je sais que tu vas bien parce que Inek, ta première femme, est venue à l’hôpital et me parle de ta vie : tes relations rompues, tes sauts d’humeur, ton instabilité, un pessimisme de plus en plus noir. Je sais que tu voyages constamment à cause de ton travail. Je sais que tu jouis d’une bonne situation. Je n’ai jamais compris pour quoi tu rompit avec Inek, cette hollandaise si douce, qui ne put supporter ton refus d’avoir un enfant. Inek est très belle. J’ai toujours été attiré par ses longs cheveux roux et ses yeux verts, tremblante comme un enfant glacé, en se demandant pour quoi l’adversité se propage plus facilement que le bonheur. Je crois qu’elle se pose toujours cette question, mais elle ne dit rien, car elle sait que mon temps s’achève et ne veut plus me faire de la peine. Quand elle s’en va, j’ai l’impression de me trouver sur une île. Une île au milieu d’une grande ville qui ignore ou qui ne veut savoir que, entre les murs blancs des hôpitaux, il y a des êtres malheureux qui souffrent et meurent chaque jour. Ici, chaque nuit se joue un drame du désespoir humain : pustules répugnantes, états fébriles, où la défécation est le facteur décisif de l’existence, ou l’expulsion des gaz le plus grand bonheur recherché. Ici, tout se minimise de façon irritante et le fumier est une espèce de rose miraculeuse entre les mains des nones.

J’aurais voulu t’embrasser avant de partir. Je n’ai plus le temps : l’angoisse grandit et diminue l’espoir. Je sais que lorsque les lumières de l’aube commencent à lever le brouillard du jour nouveau, mes yeux se seront fermés pour toujours, et le monde inconnu qui s’ouvre devant moi, ne sera rien non plus. Je ne sais pas ce que je peux te léguer. Sauf l’affection que tu n’as jamais crue sincère. J’espère que le temps t’aide à pardonner mes erreurs et que l’expérience d’être père t’aide à excuser mes maladresses, mon incapacité à t’aider à être heureux et habiter dans ce monde avec espérance, sans avoir la sensation que vivre est une peine, ou les quatre murs de ton enfermement, voyagent avec toi. Le bonheur est possible, il doit l’être et j’espère que tu le trouveras. Peut-être alors tu pourras me pardonner et te souvenir de moi avec indulgence. Lorsque je serai mort rien ne s’arrêtera. La routine qui m’entoure poursuivra son chemin : le rire des enfants, le battement d’une cloche, le crissement des voitures lorsqu’elles prennent le virage de la rue, la joie des uns, l’espoir des autres ; le relais des malades, le jour, la lumière, la vie. L’énigme, toujours, face au mystère de la mort.eden 7

P. S. : Carta al hijo (Lettre au fils) parût en 1970. C’est le dernier roman de mon père. Il recrée sa relation avec mon frère Juan Luis. J’ai récupéré quelques fragments e j’ai ajouté quelques paragraphes qui reflètent ma perspective des faits, en me permettant quelques licences. Mon père mourut d’un infarctus du myocarde, le 2 juin 1972. Il avait 60 ans. Mi frère Juan Luis se suicida le 2 juin 1982. Il avait 40 ans laissa une fille de 2 ans qu’il a à peine connue. Parfois la vie se montre compatissante. Au moins, elle épargna à mon père le terrible coup de perdre un fils dans des circonstances particulièrement dramatiques. Le 2 juin 1982 reproduit le 2 juin 1972 avec une mystérieuse exactitude. Le soleil mit sur Madrid une couronne d’épines et, la nuit, la ville halète encore avec des symptômes d’asphyxie. Pendant ces dix ans, je n’ai pas réussi à dormir une seule heure. Mes yeux restaient ouverts, en me demandant si ce qui était arrivé était vrai. Le 2 juin devrait disparaître des calendriers. Pour moi, c’est la page la plus triste, celle que j’arrache tous les ans, en pensant qu’elle enferme un maléfice.

RAFAEL NARBONA